« Prix Nobel d’économie » : la propagande néolibérale continue, et s’accélère

Intro :

Plus c’est gros, plus ça passe. L’enfumage et le matraquage néolibéral continuent.

On le sait, depuis l’échec marquant survenu le 16 décembre 1984 (quoique peu connu du grand public) de la négociation entre patronat et syndicats salariés qui visait à réformer et à flexibiliser en profondeur l’économie française (échec malgré la grotesque propagande néolibérale du programme télévisé intitulé « Vive la crise » diffusé la même année…), la France est depuis cette période, sommée, pressée de toutes parts d’engager de profondes réformes dites « structurelles ».

Des réformes – soi-disant incontournables, inévitables (déficit, dette publique, compétitivité…) -, concernant notamment le droit du travail français et plus largement toute l’économie nationale, afin, soi-disant, de sauver le modèle social français construit après-guerre, et considéré comme trop coûteux et pas assez « compétitif » car trop protecteur, bref, trop progressiste…

Et voilà, « coïncidence » de l’histoire, qu’au moment où les pressions se font encore plus pressantes pour que la France engage enfin et rapidement les scélérates réformes structurelles, un économiste – français -, Jean Tirole, reçoit ces derniers jours le pseudo « Prix Nobel d’économie » ; Jean Tirole, un économiste, soi-dit en passant, amateur notamment de partenariats public-privés (PPP) pour l’enseignement (1).
Des PPP, dont le principe rappelons-le, a été inventé par les (néo)libéraux anglo-saxons dans les années 1990, montage critiqué notamment en France y compris par la Cour des comptes en 2008 car entrainant d’importants surcoûts pour les finances publiques et générant, de surcroît, de l’endettement différé, masqué…

Un pseudo « Prix Nobel d’économie » donc, car plus exactement et officiellement dénommé « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » (l’information commence depuis quelques années à circuler enfin auprès d’un public un peu moins confidentiel, voir la petite revue de presse non exhaustive plus bas).

Créé en 1968 (et non en 1901 comme les cinq Prix Nobel historiques), cette nouvelle récompense a été proposée à la Fondation Nobel par la plus ancienne banque centrale – tout un symbole de neutralité et d’indépendance -, la Banque de Suède, fondée en 1668 et qui, selon la version officielle, souhaitait marquer avec ce prix son 300ème anniversaire.

Pour l’anecdote, il est regrettable et même étonnant que la Fondation Nobel n’ai pas fait preuve de la même écoute et de la même « ouverture d’esprit » quand Jakob von Uexkull, alors jeune universitaire altermondialiste avant l’heure, proposa à la vénérable institution dans les années 1980 de créer deux nouveaux prix Nobel (environnement, développement humain) ; proposant même de les financer par la vente de sa propre collection de timbres. Face au refus définitif de la fondation Nobel, il décida de créer sa propre fondation « Right Livelihood Award » (Prix pour une vie juste) (1).

Ainsi, depuis les années 1970, période du déclenchement de l’offensive « néolibérale » (Commission Trilatérale de David Rockefeller et Zbigniew Brzezinski, Margareth Thatcher au Royaume-Uni, Ronald Reagan aux Etats-Unis…), la Banque centrale de Suède en partenariat avec la Fondation Nobel et en dépit de la contestation d’un certain nombre de personnalités dont des économistes et même de membre de la famille d’Alfred Nobel (Peter Nobel, arrière-petit neveu d’A. Nobel), un prix vient récompenser chaque année un ou plusieurs économistes pour leur travaux.

Problème et « coïncidence » de la petite histoire : environ deux tiers des travaux des économistes primés par le pseudo « Nobel d’économie » vont dans le sens de la théorie néoclassique, de la doctrine monétariste… Un prix qui vient donc opportunément sacraliser, officialiser, « valider » les théories et valeurs « néolibérales », leur offrant une tribune médiatique internationale, les chargeant, de surcroît, d’une soi-disant véracité et évidence pseudo-scientifiques.
Un gage officiel et prestigieux pour ces théories libérales mises ainsi en avant, sans autre alternative sérieuse. Vision univoque de l’économie et du monde illustré par le fameux There is no alternative (TINA) rabâché sans cesse par les décideurs économiques et politiques et repris en choeur depuis des décennies par tous les adeptes et serviteurs dévoués de ce capitalisme cupide totalitaire débarrassé de ses quelques oripeaux progressistes et régulateurs keynésiens.

Et ce n’est pas le tiers de prix restant remis à des économistes un peu moins orthodoxes ou néo-keynésiens, dont certaines personnalités très médiatisées et désormais critiques du capitalisme dérégulé (Joseph Stieglitz en 2001, Paul Krugman en 2008…) qui peut suffire à justifier l’équité et l’indépendance de ce prix inventé par la Banque centrale de Suède.
Or tous les économistes, sérieux et honnêtes, conviennent en effet que les sciences économiques n’ont de scientifique que le nom, en dépit des tentatives notamment de la microéconomie de singer les sciences dures à coup d’équations simplificatrices et réductrices de la complexité des interactions du monde réel.

Si ce « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » n’avait pas été créé, il aurait manqué à la propagande néolibérale pour imposer avec autorité ses réformes structurelles socialement mortifères et sa politique dite d’austérité » criminelle.
Un prix associé désormais dans l’esprit du public aux cinq prix Nobel historiques…

(1) (…) Il [Jean Tirole] crée dans ce cadre Toulouse School of Economics (TSE) et assure son indépendance en organisant une partie de son financement sur la base d’un partenariat public/privé d’un type nouveau en France, avec des dotations de montants analogues apportées par l’Etat et quelques grandes entreprises. Comme dans les fondations américaines, ce ne sont pas les dotations elles-mêmes mais seulement leur revenu, qui peut être  consommé chaque année : cela assure la pérennité du financement.
Source : w ww.asmp.fr/fiches_academiciens/tirole_carriere.htm


Sites Wikipédia
 :

  • Prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel : http://fr.wikipedia.org/wiki/Prix_de_la_Banque_de_Su%C3%A8de_en_sciences_%C3%A9conomiques_en_m%C3%A9moire_d%27Alfred_Nobel[Extrait] :
    (…)
    Un prix parfois contesté
    Alors que l’attribution du prix Nobel de la paix donne souvent lieu à des controverses quant au choix des lauréats, le « prix Nobel » d’économie est pour sa part essentiellement contesté pour sa pertinence même, en premier lieu parce que la correspondance d’Alfred Nobel ne fait jamais mention de son intention de récompenser cette discipline — ce que souligne notamment depuis 2001 Peter Nobel, son arrière-petit-neveu, ancien médiateur suédois à l’immigration et ancien président de la Croix-Rouge suédoise5.
    Friedrich Hayek, représentant de la libérale école autrichienne d’économie et lauréat en 1974, a déclaré6 par ailleurs que si on lui avait demandé son avis sur le prix, il aurait « fermement déconseillé » sa création, aucun homme ne devant être ainsi désigné comme une référence sur un sujet aussi complexe que l’économie. Gunnar Myrdal, son colauréat, a lui déclaré que le prix devait être aboli parce qu’il avait été remis à des « réactionnaires » comme Hayek7.
    Le choix des lauréats est lui aussi critiqué, pour avoir souvent favorisé des économistes « orthodoxes » (dont ceux de l’école de Chicago, l’université de Chicago ayant notamment obtenu le record de 10 prix en 20128) ou américains.

Revue de presse :

  • Jean Tirole, ou le triomphe de l’« élitisme transatlantique »
    Par Frédéric Lebaron, Mémoire des luttes, le 20 octobre 2014
    Créé en 1968, le « Prix de la Banque de Suède [1] en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » s’est imposé comme la distinction scientifique suprême en sciences économiques et, faute de concurrent, en sciences sociales [2]. Elle fait l’objet d’une mise en scène annuelle, légitimée par l’existence d’un « comité Nobel » issu de l’Académie royale des sciences suédoises qui la met sur le même plan que les véritables « prix Nobel » (ceux dotés par la Fondation Nobel) et que la médaille Fields en mathématiques.
    (Lire la suite…)
    Source : www.medelu.org/Jean-Tirole-ou-le-triomphe-de-l
  • La légitime récompense de Jean Tirole
    Par Jean Gadrey, Alternatives économiques, le 14 octobre 2014
    Le prix de la Banque de Suède attribué à Jean Tirole s’inscrit dans la tradition d’une institution dont environ 90 % des lauréats font partie du courant de l’économie orthodoxe appelée néoclassique, celle qui sert depuis plus d’un demi-siècle à justifier la supériorité du marché concurrentiel, pourvu qu’il soit conforme aux modèles économiques, sur toutes les autres institutions de l’économie.Cette nomination est aussi la reconnaissance par l’orthodoxie mondiale de la singularité, en France, de l’Ecole d’économie de Toulouse, celle qui est le fer de lance dans notre pays du modèle américain faisant des grandes entreprises, des banques et des compagnies d’assurances les grands financeurs, à part presque égale avec l’Etat, de la recherche économique, mais aussi les principaux dirigeants, à nouveau à part presque égale, des Conseils d’administration. Jean Tirole a beaucoup contribué à cette modalité de « liaisons dangereuses » entre la recherche et le capitalisme financier, et le fait qu’il soit honoré par une banque n’est que justice
    (Lire la suite…)
    Source : http://alternatives-economiques.fr/blogs/gadrey/2014/10/14/la-legitime-recompense-de-jean-tirole/
  •  [Hommage] Jean Tirole, enfin un libéral récompensé par le Nobel !
    Par Olivier Berruyer, Les-Crises.fr, le 14 octobre 2014
    Allez, comme ici on aime bien les contrepoints, voici quelques extraits de papiers moins louangeurs de Jean Tirole, Directeur de la Toulouse School of Economics, notre nouveau prix Nobel d’économie.
    En plus, ayant lu quelques interviews de lui aujourd’hui, je note un talent réel pour en rester à des généralités sans donner clairement son avis ou sa vision, ou en ne proposant rien de concret….
    Ceci étant, il ne dit évidemment pas que des bêtises, mais on va attendre des papiers plus sérieux que ceux des journalistes de ce jour…
    N’étant pas pour ma part un nationaliste chauvin, j’aurais pour ma part préféré qu’on le redonne à Stiglitz ou Sen…
    Lisez la suite pour comprendre pourquoi…En tout cas, comme “l’économie, c’est de la politique”, il faudra penser à supprimer ce prix qui n’est pas un prix Nobel, mais un “prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel”, la Banque de Suède ayant ainsi réalisé un hold-up sur l’image du Nobel.
    Bref, relire d’urgence ce billet sur Maurice Allais
    Source : www.les-crises.fr/hommage-jean-tirole/
  • « Prix nobel » d’économie : des cocoricos déplacés
    Par Attac France, le 13 octobre 2014
    Le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en l’honneur d’Alfred Nobel », improprement appelé prix Nobel d’économie, vient d’être attribué au français Jean Tirole. Alors qu’un déluge de commentaires élogieux en forme de « cocoricos » se propage dans les médias, Attac déplore ce choix qui s’inscrit dans la lignée des prix attribués à Hayek, Friedman et autres économistes néolibéraux en grande partie responsables de la crise actuelle.
    (Lire la suite…)
    Source : https://france.attac.org/actus-et-medias/salle-de-presse/article/prix-nobel-d-economie-des
  • (1) Economie : un prix Nobel qui n’en est pas un
    Par Olivier Truc, Le Monde pour Le Monde.fr, le 11 octobre 2010
    [Extraits] :
    (…) C’est la Banque centrale de Suède qui avait pris contact avec la Fondation Nobel au milieu des années 1960 pour instaurer à sa charge un tel prix d’économie, en plus des prix Nobel existants depuis 1901 de littérature, de médecine, de physique et de chimie, ainsi que de la paix (ce dernier attribué par le comité norvégien).
    (…)
    C’était en mai 1968. Cette révolution à la suédoise fut un événement unique et « le restera à tout jamais », insiste Michael Sohlman. Car les critiques furent nombreuses. Des députés suédois ont réclamé il y a une dizaine d’années encore le démantèlement de ce prix disant que « le prix d’économie contribue à conférer une aura scientifique au sujet très politisé qu’est l’économie « .
    (…)
    Depuis, les portes de la Fondation Nobel se sont refermées à toute autre initiative. « Au début des années 1990, nous avons été contactés par un homme politique américain qui souhaitait instituer un prix Nobel de l’environnement, raconte Michael Sohlman. Nous avons refusé. Finalement, cet homme politique a été récompensé à sa manière, en obtenant le prix Nobel de la paix. C’était Al Gore ».

    « Prix Nobel alternatif »
    Bien avant Al Gore, Jakob von Uexkull, un jeune philatéliste et universitaire altermondialiste avant l’heure avait frappé à la porte de la Fondation Nobel en 1980 pour leur proposer de créer des prix pour l’environnement et le développement humain en les finançant par la vente de sa collection de timbres. Snobé par la Fondation Nobel, ce Suédo-allemand a créé sa propre fondation « Right Livelihood Award » ( Prix pour une vie juste) qui depuis trente ans décerne des prix anti-établissement qui au fil des ans ont gagné l’étiquette de « prix Nobel alternatif », au plus grand agacement de la fondation Nobel qui feint d’ignorer son existence.
    (Lire la suite…)
    Source : www.lemonde.fr/economie/article/2010/10/11/economie-un-prix-nobel-qui-n-en-est-pas-un_1424221_3234.html

  •  Prix Nobel d’économie. L’imposture
    Par Hazel Henderson, Le Monde diplomatique, février 2005
    Une querelle inhabituelle a récemment secoué l’atmosphère feutrée de la remise des prix Nobel. La voix de M. Peter Nobel, un des héritiers du fondateur Alfred Nobel, s’est ajoutée au concert de protestations de scientifiques de plus en plus nombreux contre la confusion entourant le « prix de la Banque de Suède en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel ». Depuis son établissement par la Banque centrale suédoise, en 1969, ce prix de 1 million de dollars est confondu avec les vrais prix Nobel, au point qu’on le désigne souvent, à tort, comme le « prix Nobel d’économie » (et, en anglais, Nobel Memorial Prize).

    Dans son numéro du 10 décembre 2004, le grand quotidien suédois Dagens Nyheter a publié une longue tribune signée du mathématicien suédois Peter Jager, membre de l’Académie royale des sciences, de l’ancien ministre de l’environnement Mans Lonnroth, désormais titulaire d’une chaire « Technologie et société », et de Johan Lonnroth, économiste et ancien membre du Parlement suédois. L’article montrait de manière détaillée comment certains économistes, au nombre desquels plusieurs récipiendaires du prix de la Banque de Suède, avaient fait un mauvais usage des mathématiques en créant des modèles de dynamiques sociales irréalistes.

    « Jamais, dans la correspondance d’Alfred Nobel, on ne trouve la moindre mention concernant un prix en économie, nous a précisé M. Peter Nobel dans un entretien exclusif. La Banque royale de Suède a déposé son œuf dans le nid d’un autre oiseau, très respectable, et enfreint ainsi la “marque déposée” Nobel. Les deux tiers des prix de la Banque de Suède ont été remis aux économistes américains de l’école de Chicago, dont les modèles mathématiques servent à spéculer sur les marchés d’actions – à l’opposé des intentions d’Alfred Nobel, qui entendait améliorer la condition humaine. »Le choix des lauréats de l’année 2004 a peut-être constitué la goutte d’eau de trop. Une nouvelle fois, le prix a couronné deux économistes américains, MM. Finn E. Kydland et Edward C. Prescott, qui, dans un article de 1977, avaient « démontré » à partir d’un modèle mathématique que les banques centrales doivent être indépendantes de toute pression des élus – y compris dans une démocratie. La présentation des lauréats du prix de la Banque de Suède glorifiait leur article de 1977 et son « grand impact sur les réformes entreprises en de nombreux lieux (dont la Nouvelle-Zélande, la Suède, le Royaume-Uni et la zone euro) pour confier les décisions de politique monétaire à des banquiers centraux indépendants ».

    Or de telles « réformes » posent un problème dans les démocraties où l’on se soucie de la transparence des décisions publiques. La politique monétaire détermine la répartition des richesses entre créanciers et débiteurs, la politique des revenus et l’égalité des chances. Trop rigoureuse, elle pénalise les salariés en favorisant le chômage, elle renchérit le remboursement des prêts au profit des organismes de crédit et des détenteurs de capitaux.

    Les préjugés idéologiques des économistes néoclassiques sont établis (1), de même que l’irréalisme de nombre de leurs postulats. Mais un nouveau groupe de scientifiques – dans des domaines aussi variés que la physique, les mathématiques, les neurosciences ou l’écologie – demandent à leur tour que le prix de la Banque de Suède en sciences économiques soit élargi, correctement attribué, dissocié des prix Nobel, ou simplement aboli.
    (Lire la suite…)
    Source : www.monde-diplomatique.fr/2005/02/HENDERSON/11930

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