George Friedman : « Notre problème est en fait d’admettre que nous avons un empire »

Intro :

Le 3 février 2015, The Chicago Council on Global Affairs recevait pour la première fois, George Friedman, fondateur et dirigeant de la société américaine Strategic Forecasting, Inc (Stratfor).
Spécialisée dans le renseignement, les questions de stratégie et de tactique, Stratfor a été qualifiée par certains journalistes de « CIA de l’ombre » (« The Shadow CIA »), et aurait été impliquée dans les révolutions dites « colorées », notamment en Serbie.

Pendant une heure, George Friedman s’est exprimé sur la crise émergente en Europe et la politique étrangère des Etats-Unis.
Un montage d’extraits, traduit en français donne un aperçu de certains sujets sensibles que ce spécialiste du renseignement évoque de manière très explicite.

Au cours de la conférence, il aborde de multiples sujets : l’Europe face aux guerres, présentes ou à venir ; l’enjeu crucial des relations entre l’Allemagne et la Russie ; la puissance  globale de l’empire américain basée notamment sur le contrôle des océans ; la tactique américaine de manipulation et de désorganisation d’Etats ; la création par les Etats-Unis d’un « cordon sanitaire » pour séparer la Russie de l’Europe et l’isoler plus particulièrement de l’Allemagne, évoquant et reprenant le concept d’ « intermarum ou intermarium » – fédération de pays s’étirant de la mer Baltique à la mer Noire – ; le déploiement des forces militaires américaines dans les pays baltes, en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie ; l’attitude offensive des Etats-Unis à l’encontre de la Russie ; l’enjeu majeur que représente l’Ukraine pour les deux puissances, américaine et russe ; l’importance stratégique de l’Eurasie ; enfin, les hésitations de l’Allemagne et ses relations avec la Russie…

Un ton très direct qui n’est pas sans rappeler celui de l’éminent et influent géopolitologue américain Zbigniew Brzezinski et qui rompt un tant soit peu avec la caricature médiocre et assez souvent malhonnête servie quotidiennement par la propagande médiatique.
Un exposé qui donne un petit aperçu des enjeux géopolitiques entre grandes puissances qui se disputent l’hégémonie économique et politique mondiale au 21ème siècle.

Document :

  • Montage d’extraits (sous-titrage en français par Thalie Thalie) :

Retranscription montage d’extraits :

(…)

George Friedman : « Aucun autre pays ne peut rester éternellement en paix, surtout les Etats-Unis. Je veux dire que les Etats-Unis sont constamment concernés par les guerres.

A mon avis, l’Europe ne sera pas impliquée dans des grandes guerres comme avant. Mais l’Europe subira le même sort que les autres pays : ils auront des guerres, puis leurs périodes de paix et ils y laisseront des vies. Il n’y aura pas de centaines de millions de morts mais l’idée d’une « exclusivité européenne », à mon avis, l’amènera à des guerres. Il y aura des conflits en Europe. Il y a déjà eu des conflits, en Yougoslavie et maintenant en Ukraine.

Quant aux relations entre l’Europe et les Etats-Unis, nous n’avons pas de relations avec l’Europe. Nous avons des relations avec la Roumanie, nous avons des relations avec la France, etc. Il n’y a pas d’Europe avec qui les Etats-Unis auraient des relations. »

Nick Brand (Director, Corporate Programs, The Chicago Council on Global Affairs) : « Question suivante… »

[Question dans la salle] : « L’extrémisme islamique représente-t-il réellement la principale menace pour les Etats-Unis, et disparaîtra-t-il de lui-même ou bien continuera-t-il de croître ? »

G.F. : « C’est un problème pour les Etats-Unis, mais ce n’est pas une menace pour notre survie. Il doit être traité de manière proportionnelle. Nous avons d’autres intérêts de politique étrangère.
Donc, l’intérêt primordial des Etats-Unis pour lequel nous avons fait des guerres pendant des siècles, lors de la Première, la Deuxième et la Guerre froide, a été la relation entre l’Allemagne et la Russie, parce qu’unis ils représentent la seule force qui pourrait nous menacer. Et nous devons nous assurer que cela n’arrive pas.

(…)

Que faites-vous si vous êtes un Ukrainien ? Il est essentiel d’établir le dialogue avec le seul pays qui vous aidera, et ce pays ce sont les Etats-Unis.
La semaine dernière, il y a une dizaine de jours, le général Hodges, commandant de l’armée américaine en Europe, [lieutenant-général Frederick «Ben» Hodges, commandant des troupes terrestres de l’OTAN en Europe] s’est rendu en Ukraine, pour y annoncer que les formateurs américains viendraient désormais officiellement, et non plus officieusement. Il a remis des médailles aux combattants ukrainiens, ce qui est contraire au règlement de l’armée qui ne permet pas de décorer des étrangers. Mais il l’a fait.

Ce faisant, il a montré que c’était son armée. Ensuite, il est parti pour aller annoncer aux pays baltes que les Etats-Unis allaient disposer des blindés, de l’artillerie et autre matériel dans les pays baltes, en Pologne, en Roumanie et en Bulgarie.
C’est un point très intéressant.

Donc les Etats-Unis ont annoncé hier [2 février 2015] qu’ils allaient envoyer des armes. Ce soir, bien sûr, les Etats-Unis l’ont nié, mais les armes partiront bien.
Faisant tout cela, les Etats-Unis ont agi en dehors du cadre de l’OTAN. Parce que dans le cadre de l’OTAN, il doit y avoir un accord à l’unanimité, et n’importe quel pays peut opposer son véto sur n’importe quoi ; et les Turcs opposeront leur véto « juste pour rire.

Le fait est que les Etats-Unis sont prêts à créer un « cordon sanitaire » autour de la Russie. La Russie le sait. La Russie croit que l’intention des Etats-Unis est de faire éclater la Fédération de Russie.

Je pense que, comme l’avait dit Pierre Lory « Nous ne voulons pas vous tuer, nous voulons vous faire juste un peu mal ». De toute façon, nous sommes revenus au jeu d’antan. Et si vous interrogez un Polonais, un Hongrois ou un Roumain, ils évoluent dans un univers totalement différent d’un Allemand, qui est aussi différent de l’univers d’un Espagnol. Bref, il n’y a pas de points communs en Europe. Mais si j’étais Ukrainien, je ferais exactement ce qu’ils font : essayer de s’appuyer sur les Américains

(…)

Les Etats-Unis ont un intérêt fondamental : ils contrôlent tous les océans du monde. Aucune autre puissance ne l’a jamais fait.
Par conséquent, nous arrivons à envahir les peuples et ils ne peuvent pas nous envahir. Ceci est une très bonne chose
.
Maintenir le contrôle de la mer et le contrôle de l’espace est la base de notre pouvoir
. La meilleure façon de vaincre une flotte ennemie est de l’empêcher de se construire. La façon dont les Britanniques ont réussi à s’assurer qu’aucune puissance européenne ne pourrait construire une flotte a été de faire en sorte que les Européens s’entredéchirent.

La politique que je recommande est celle adoptée par Ronald Reagan envers l’l’Iran et l’Irak. Il a financé les deux côtés, de sorte qu’ils se battent entre eux afin de ne pas nous combattre.
C’était cynique, ce n’était certainement pas moral, et ça a marché. Et c’est le point essentiel.

Les Etats-Unis ne peuvent pas occuper l’Eurasie.
Au moment où les premières bottes touchent le sol, la différence démographique est telle que nous sommes totalement en infériorité numérique. Nous pouvons vaincre une armée, nous ne pouvons pas occuper l’Irak, l’idée que 130 000 hommes puissent occuper un pays de 25 millions. Eh bien, le ratio policiers/civils à New-York est supérieur à celui déployé en Irak.

Donc, nous n’avons pas la capacité d’aller partout, mais nous avons la capacité de : premièrement, soutenir diverses puissances rivales afin qu’elles se concentrent sur elles-mêmes, en leur procurant le soutien politique, quelques soutiens économiques, soutien militaire, conseillers ; et en dernière option, faire comme au Japon – je veux dire au Vietnam –, en Irak et en Afghanistan, par des mesures de désorganisation. L’objectif des mesures de désorganisation n’est pas de vaincre l’ennemi, mais de le déstabiliser.
C’est ce que nous avons fait dans chacune de ces guerres, en Afghanistan par exemple, nous avons fait perdre son équilibre à Al Qaïda.
Notre problème, car nous sommes jeunes et stupides, est qu’après avoir déstabilisé l’ennemi, au lieu de nous dire « c’est bon, le travail est fait, rentrons chez nous », nous nous disons « ce fut si facile, pourquoi ne pas y construire une démocratie… ?! » Et c’est à ce moment que la démence nous frappe.

La solution est que les Etats-Unis ne peuvent pas constamment intervenir dans toute l’Eurasie. Ils doivent intervenir de manière sélective et très rarement. Cela doit être fait en dernier recours. L’intervention militaire ne peut pas être la première mesure à appliquer. Et en envoyant les troupes américaines nous devons bien comprendre en quoi consiste notre tâche, se limiter à elle et ne pas développer toutes sortes de fantasmes psychotiques.

Donc, j’espère que nous avons retenu la leçon cette fois. Les enfants ont besoin de temps pour apprendre les leçons. Mais je pense que vous avez absolument raison, en tant qu’empire nous ne pouvons pas nous comporter de la sorte.
La Grande-Bretagne n’a pas occupé l’Inde, elle monta différents Etats indiens les uns contre les autres, puis fournit quelques officiers britanniques à l’armée indienne.
Les Romains n’avaient pas envoyé de grande armées dans leurs territoires conquis, ils y avaient placé des gouverneurs pro-romains et ces gouverneurs, étaient responsables du maintien de la paix, Ponce Pilate en est un exemple.
Donc, les empires qui contrôlent directement les territoires, comme l’empire nazi, se soldent par un échec. Personne n’est suffisamment puissant pour le faire. Vous devez vous montrer plus intelligent.

Cependant, notre problème n’est pas encore cela. Notre problème est en fait d’admettre que nous avons un empire. Donc nous n’avons pas encore atteint ce point car nous ne pensons pas que nous pouvons rentrer à la maison parce que le travail est bel et bien terminé. Donc, nous en sommes qu’au début du chemin, nous ne sommes mêmes pas prêts à lire le chapitre 3 du livre.

(…)

La question à l’ordre du jour pour les Russes est : vont-ils créer une « zone tampon » qui serait au minimum, une zone neutre ? Ou bien l’Occident s’introduira tellement loin en Ukraine et s’installera à 100 kilomètres de Stalingrad et à 500 kilomètres de Moscou.
Pour la Russie, le statut de l’Ukraine représente une menace pour sa survie. Et les Russes ne peuvent pas laisser faire.
Et la question pour les Etats-Unis dans le cas où la Russie s’accroche à l’Ukraine, où cela s’arrêtera-t-il ?

Ce n’est donc pas un hasard que le général Hodges, qui a été nommé pour porter le chapeau, parle du pré-positionnement des troupes en Roumanie, en Bulgarie, en Pologne et jusqu’à la Baltique : c’est l’« intermarum ou intermarium », de la Mer noire à la Baltique dont rêvait Józef Piłsudski. C’est la solution pour les Etats-Unis.

La question pour laquelle nous n’avons pas de réponse est : que va faire l’Allemagne ?
La vraie inconnue dans l’équation européenne ce sont les Allemands.

Pendant que les Etats-Unis mettent en place le cordon sanitaire entre l’Europe et la Russie, pas en Ukraine mais à l’ouest, et que les Russes essayent de trouver comment tirer parti des Ukrainiens, nous ignorons la position allemande.
L’Allemagne est dans une position très particulière. L’ancien chancelier Gerhard Schröder est membre du conseil d’administration de Gazprom et ils ont une relation très complexe avec les Russes.
Les Allemands eux-mêmes ne savent pas quoi faire
. Ils doivent exporter, les Russes peuvent acheter. D’autre part, s’ils perdent la zone de libre-échange ils doivent construire quelque chose de différent.

Pour les Etats-Unis, la peur primordiale est le capital russe, la technologie russe – je veux dire –, la technologie allemande et le capital allemandles ressources naturelles russes et la main-d’œuvre russe. C’est la principale combinaison qui a fait très peur aux Etats-Unis pendant des siècles.

Alors comment cela va-t-il se jouer ?
Eh bien, les Etats-Unis ont déjà joué carte sur table : c’est la ligne de la Baltique à la mer Noire.

George Friedman_Intermarium cordon sanitaire Baltique mer Noire
(capture écran Youtube Thalie Thalie)

Quant aux Russes, leurs cartes ont toujours été sur la table : ils doivent avoir au minimum une Ukraine neutre, pas une Ukraine pro-occidentale. La Biélorussie est une autre question.

Maintenant, celui qui peut me dire ce que les Allemands vont faire, me dira ce que seront les vingt prochaines années de l’Histoire. Mais malheureusement, les Allemands n’ont pas pris leur décision. Et c’est toujours le problème récurrent de l’Allemagne, avec son économie très puissante, sa géopolitique très fragile, et qui ne sait jamais trop comment concilier les deux. Depuis 1871, la question de l’Europe a été la question de l’Allemagne.

(…)

Comme la question allemande ressurgit, c’est bien la question que nous devons régler. Et nous ne savons pas comment l’aborder, nous ne savons pas ce qu’ils vont faire. »

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