Dictature des marchés et démocratie limitée

Intro :

Dans l’émission 3D, Le Journal diffusée sur France Inter le 3 mai 2015 (12h-14h), présentée par Stéphane Paoli et intitulée « Sortie de crise : vers quel modèle économique ? « ,  l’économiste Paul Jorion, un des trois invités de l’émission, évoque deux points intéressants : le premier concerne une publication universitaire récente (Gilens & Page, sept. 2014) dans laquelle les auteurs évaluent l’influence des citoyens sur les décisions politiques ; le second point est un rappel – toujours nécessaire – concernant l’idéologie économique et politique incarnée et portée au cours de ces soixante dernières décennies par MM. Ludwig von Mises, Friedrich von Hayek, Milton Friedman qui, selon le dogme (néo)libéral, a imposé à l’Etat une logique purement gestionnaire, comptable, calquée sur le modèle de l’entreprise ; dût-elle s’appuyer sur une démocratie limitée, voire sur une dictature, comme au Chili en 1973 avec le soutien au dictateur Pinochet des Chicago Boys formés à l’université de Chicago…

Cela ne va pas nécessairement mieux en le (re)disant, mais au moins on évite les faux-semblants, les hypocrisies d’un modèle de société et de systèmes politiques qui n’ont de démocratique que l’apparence, les habits (de plus en plus mités), le vernis (de plus en plus craquelé) qui les distinguent – de moins en moins – des régimes ouvertement autoritaires (toujours garder en mémoire les promesses électorales faites par la plupart des dirigeants politiques et jamais tenues le plus souvent, ni les scrutins de référendums populaires jetés aux oubliettes comme en 2005, ni accepter le diktat des politiques dites d’austérité qui nuisent aux Etats et aux peuples et profitent aux puissants et à la finance).

A défaut qu’on arrête de nous mentir, commençons donc par cesser de nous mentir à nous-mêmes.
Car la lucidité sur la vraie nature de nos systèmes politiques – nature si peu rassurante  soit-elle -, cette lucidité constitue le socle, le début d’une prise de conscience pour lutter contre la propagande « néolibérale » qui prône le chacun pour soi et le profit pour quelques uns. Individualisme et cupidité qui ravagent et mettent en péril le présent et l’avenir de cette planète et des populations.

S’il existe un véritable esprit d’entreprise, il est là : (re)bâtir des sociétés sur des valeurs de respect, de partage et de solidarité entre les peuples, en lien indissociable avec un haut niveau de préservation des éléments naturels indispensables à la vie.
Vaste projet. Impossible diront la plupart. Peut-être. Mais sans aucune alternative, pour un avenir viable et digne.

Documents :

  • Sortie de crise : vers quel modèle économique ?
    Par France Inter, 3D Le Journal, par Stéphane Paoli, le 3 mai 2015
    Source : www.franceinter.fr/emission-3d-le-journal-sortie-de-crise-vers-quel-modele-economique

    Extraits :

    (53:55)
    Paul Jorion : (…) Vous avez parlé de « nous » et quel pouvoir nous pouvions avoir sur la finance.
    Stéphane Paoli : Vous voulez dire « nous », les citoyens… ?
    Paul Jorion : …« Nous » les citoyens, oui. Et en fait, il y a une étude très intéressante qui vient de paraître en septembre 2014 par [Martin] Gilens et [Benjamin I.] Page – ce sont des autorités dans leur domaine -,Gilens est professeur – je crois – de finance à Princeton et Page, une des grandes universités américaines à Chicago -, et ils ont fait une étude justement aux Etats-Unis, mais quand on voit les conclusions on se dit que ça doit être, au moins, partiellement valable chez nous, sur l’influence justement des citoyens sur les décisions qui sont prises. Et là, ils s’aperçoivent que les souhaits de la population ne sont pas représentés au niveau des décisions qui sont prises ; ils ne sont représentés que dans un seul cas, quand les intérêts des citoyens, leurs souhaits, coïncident avec ceux d’une toute petite minorité de la population qui prend effectivement les décisions.
    Alors ils posent la question : « est-ce que ça veut dire que ce que nous souhaitons tous est débattu au parlement, au sénat, et que c’est rejeté, et que les députés votent contre, que les sénateurs votent contre… Non.C’est que les choses qui nous intéressent n’apparaissent jamais au niveau des décisions qui sont prises. Alors ils posent la question : « est-ce que nous vivons encore réellement en démocratie ? » Et moi j’avais, dans cette perspective-là, je l’avais dit – je dirige un blog, c’est unblog qui est très écouté,trèsvu, il y a des vidéos également -, mais la question qu’on se pose c’est « est-ce qu’on a un pouvoir quelconque sur les décisions qui sont prises. (…)

    (1:11:11)
    Paul Jorion : (…) Il faut bien dire que la mise sur la touche de l’Etat, c’est un projet idéologique. Tout le monde sait, ça date de Reagan, ça date de Thatcher. C’est une volonté délibérée de transformer la gestion d’un Etat comme au niveau de celle d’une entreprise – même type de comptabilité, même manière de marchandiser absolument tout -, c’est-à-dire qu’on va attacher un prix à absolument tout.
    La distinction – on le disait tout à l’heure – entre valeur et prix, c’est une distinction qui a été introduite au Moyen Âge par Albert le Grand pour essayer de moraliser un petit peu le domaine économique. Or nous avons supprimé la valeur, entièrement. Tout a un prix. Il y a un « Prix Nobel », M. Gary Becker, qui a eu un « Prix Nobel » [d’économie] pour avoir défendu la marchandisation à outrance – on le sait maintenant -, dans l’enseignement il faut publier tant d’articles par an, tout est évalué comme une entreprise au niveau de l’Etat. Alors qu’évidemment, puisqu’il devrait y avoir un souci du bien général, ce n’est pas possible.
    Non, il faut bien le dire, c’est un projet, un projet idéologique inspiré par des gens dont on connaît le nom : M. [Ludwig] von Mises, M. [Friedrich von] Hayek, etc. M. [Milton] Friedman et M. Hayek, tous les deux « prix Nobel »  d’économie, tous les deux, personnes qui se sont fait remarquer dans l’Histoire en se proposant, volontairement, pour aller conseiller M. Pinochet après son coup d’Etat : M. von Hayek passe les dernières années de sa vie à protester dans les journaux contre le fait qu’on donne une mauvaise réputation à M. Pinochet. M. Hayek, en visite au Chili, dit la chose suivante : Entre un régime démocratique mais qui ne serait pas libéral, et un régime libéral qui ne serait pas démocratique, je préfère le régime libéral qui n’est pas démocratique... C’est un monsieur qui a un « prix Nobel » en 1972 et qui se déclare contre la démocratie. Le jury du prix Nobel n’a pas pipé, n’a pas fait une remarque là-dessus que c’était un ennemi de la démocratie qui recevait un prix Nobel.


Revue de presse
:

  • Study: US is an oligarchy, not a democracy
    By BBC.com, 17 April 2014
    A review of the best commentary on and around the world…
    Today’s must-read

    The US is dominated by a rich and powerful elite.So concludes a recent study by Princeton University Prof Martin Gilens and Northwestern University Prof Benjamin I Page.This is not news, you say.
    Perhaps, but the two professors have conducted exhaustive research to try to present data-driven support for this conclusion. Here’s how they explain it:

    Multivariate analysis indicates that economic elites and organised groups representing business interests have substantial independent impacts on US government policy, while average citizens and mass-based interest groups have little or no independent influence.

    In English: the wealthy few move policy, while the average American has little power.The two professors came to this conclusion after reviewing answers to 1,779 survey questions asked between 1981 and 2002 on public policy issues. They broke the responses down by income level, and then determined how often certain income levels and organised interest groups saw their policy preferences enacted.
    « A proposed policy change with low support among economically elite Americans (one-out-of-five in favour) is adopted only about 18% of the time, » they write, « while a proposed change with high support (four-out-of-five in favour) is adopted about 45% of the time. »On the other hand:

    When a majority of citizens disagrees with economic elites and/or with organised interests, they generally lose. Moreover, because of the strong status quo bias built into the US political system, even when fairly large majorities of Americans favour policy change, they generally do not get it.

    They conclude:

    Americans do enjoy many features central to democratic governance, such as regular elections, freedom of speech and association and a widespread (if still contested) franchise. But we believe that if policymaking is dominated by powerful business organisations and a small number of affluent Americans, then America’s claims to being a democratic society are seriously threatened.

    Eric Zuess, writing in Counterpunch, isn’t surprised by the survey’s results.

    « American democracy is a sham, no matter how much it’s pumped by the oligarchs who run the country (and who control the nation’s « news » media), » he writes. « The US, in other words, is basically similar to Russia or most other dubious ‘electoral’ ‘democratic’ countries. We weren’t formerly, but we clearly are now. »
    This is the « Duh Report », says Deathand Taxesmagazine’s Robyn Pennacchia.Maybe,she writes,Americans should just accept their fate. »

    Perhaps we ought to suck it up, admit we have a classist society and do like England where we have a House of Lords and a House of Commoners, » she writes, « instead of pretending as though we all have some kind of equal opportunity here. »

    (Lire la suite…)
    Source : www.bbc.com/news/blogs-echochambers-27074746

  • L’opinion des plus riches compterait 15 fois plus que celle des électeurs lambda dans l’adoption des politiques
    Par Jean-Laurent Cassely, Slate.fr, le 14 avril 2014
    Qui gouverne vraiment dans une démocratie comme les Etats-Unis? Jusqu’à quel point le peuple est-il souverain?
    C’est le sujet d’un article à paraître dans la revue Perspectives on Politics, par Martin Gilens (Princeton) et Benjamin Page (Northwestern university), dont les conclusions ne sont pas tout à fait surprenantes, mais certainement déprimantes.
    Dans le système démocratique américain, le citoyen moyen a peu ou pas du tout d’influence sur les décisions politiques, selon les deux chercheurs en science politique. Ils ont analysé le résultat de 1.779 politiques publiques menées ces vingt dernières années, détaille dans le Washington Post Larry Bartels, professeur de politiques publiques et de sciences sociales à l’université Vanderbilt, pour arriver à ce résultat: l’élite économique, constituée des 10% de citoyens situés au sommet de la distribution des revenus, et les groupes d’intérêt organisés qui défendent des intérêts économiques (par exemple les associations représentant des branches professionnelles) ont 15 fois plus d’influence sur les politiques menées que les citoyens moyens et les groupes d’intérêt de masse (comme les syndicats).
    (Lire la suite…)
    Source : www.slate.fr/monde/85943/opinion-riches-electeurs-lambda
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