[Jack Dion, Marianne, 11-17 déc. 2015] : « Le Parrain 4 »

Intro :

A travers la figure d’un jeune patron prodige de la Net économie, Jack Dion, l’une des plumes les plus fines de l’hebdomadaire Marianne, aborde la question de la philanthropie et des fondations à l’américaine.

Une philanthropie et des fondations a priori charitables mais qui ne sont pas sans rappeler l’esprit intéressé des milliardaires de la fin du 19ème et du début du 20ème siècles aux Etats-Unis, avec les premières grandes fortunes capitalistes et monopolistiques (Carnegie, Rockefeller, Gould…) ; des individus idolâtres d’une cupidité sans borne, prosélytes d’un évangile de la richesse et adeptes d’un cruel mais très opportun darwinisme social, bien pratique pour expliquer et justifier des inégalités sociales et économiques criantes.

Des hommes d’affaires qualifiés à cette époque de « barons voleurs » par la presse indépendante et détestés par une très grande partie de la population américaine, qui décidèrent – sur les bonnes suggestions des premiers conseillers en relations publiques -, de redistribuer une partie (relative) de leur fortunes démesurées (et souvent, sulfureuses), par le biais de fondations, d’universités, de bibliothèques, de musées….
Une démarche s’inscrivant essentiellement dans un but communicationnel destiné à redorer les réputations entachées de ces magnats avides.

Article :

  • Le Parrain 4
    Par Jack Dion, Marianne, le 11 au 17 décembre 2015

    C’est une histoire digne d’un conte pour enfants. En même temps qu’ils annonçaient la naissance de leur premier bébé, Maxima, le patron de Facebook, Mark Zuckerberg, et son épouse, Priscilla Chan, faisaient une entrée fracassante dans le club sélect des philanthropes. Ils rejoignent ainsi leurs illustres prédécesseurs, comme Bill Gates et Warren Buffet prolongeant une tradition aussi vieille que le capitalisme américain. C’est beau, c’est grand, c’est généreux. Aux Etats-Unis, quand on est la septième fortune mondiale à 31 ans, et la première dans sa tranche d’âge, il est de bon ton de se dire inquiet pour le devenir de la planète et de prétendre apporter sa pierre à l’édifice commun. Le jeune homme à la tignasse bouclée qui aime à poser devant des financiers éberlués part tant d’audace avec son sweatshirt à capuche, comme un rappeur d’une banlieue oubliée, l’a écrit en toutes lettres sur sa page Facebook : « J’essaie de faire du monde un endroit meilleur. » Voilà le genre de proclamation qui ne mange pas de pain (bio), mais qui assure une avalanche de « like » pour le jeune prodige.

    Dans la foulée, tel un héritier de Marx, le Mark au grand coeur laisse entendre que ses 45 milliards de dollars de fortune personnelle vont être transférés à une fondation, la « Chan Zuckerberg Initiative », pour être progressivement investis dans des causes humanitaires. Et nos grandes âmes de chanter les louanges d’un tel sacrifice, comme si le petit génie d’Internet était devenu une nouvelle divinité. Restons calmes. Il suffit d’avoir vu Le Parrain 3, de Francis Coppola, pour savoir que les fondations à l’américaine ont des avantages fiscaux qui expliquent leur foisonnement. Derrière les bonnes intentions déclarées se masquent souvent des calculs financiers fort intéressés.

    Mais quand bien même Mark Zuckerberg serait-il l’exception qui infirme la règle, force est de s’interroger sur la promotion médiatique de la philanthropie. En un temps où explosent les inégalités et les injustices, il est cocasse de faire d’un gourou du numérique l’équivalent de la bourgeoise d’antan qui se refaisait une virginité morale en donnant la pièce aux pauvres au sortir de l’église. Comme disait Victor Hugo : « Il y a la charité quand on n’a pas réussi à imposer la justice. »

Citations :

  • « Voler en grand et restituer en petit, c’est la philanthropie »
    Paul Lafargue, La religion du capital (1886)
  • « Les bonnes oeuvres rachètent les mauvaises consciences. »
    Mark Twain
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